[Dossier RSE] La RSE est l’affaire de tous

Bernard Gainnier a été président de PwC France et Maghreb pendant près d’une décennie. Cet ex dirigeant (jusqu’à l’été 2021) d’une firme pluridisciplinaire de référence, doublé d’un homme très engagé sur le terrain social, a accepté de nous livrer son regard sur la notion de RSE et sa signification à ses yeux dans le monde des cabinets d’audit et d’expertise-comptable.

A quoi vous fait penser spontanément l’acronyme RSE ?

Bernard Gainnier

Àu-delà du jargon technocratique qui fait du neuf dans du vieux et vice versa ! La RSE est un concept déjà ancien, même si sa mise en œuvre l’est moins et même si ses contours ont beaucoup évolué depuis une vingtaine d’années. A l’origine, il s’agissait de compliance, de mise en conformité de l’entreprise avec de nouvelles règles environnementales ou sociales. On demeurait seulement dans le champ des contraintes légales.

L’engagement durable de l’entreprise va aujourd’hui bien au-delà ! Il est fondamentalement stratégique, transformationnel … et incontournable. Il répond à de nouvelles attentes des clients, des consommateurs et des salariés. Les entreprises qui ne le comprennent pas, ou pire, qui se refusent à s’engager, sont vouées à disparaître.

 

A laquelle de ces trois lettres êtes-vous le plus sensible, et pourquoi ?

L’entreprise est entrée dans une nouvelle ère, celle de sa responsabilité vis-à-vis de la société tout entière. Sa contribution sociétale au sens large devient centrale. Le « E » de l’acronyme est naturellement le plus important, au vu de l’urgence climatique, mais il me semble que le S surplombe tout car la transition écologique nécessite la transformation complète de la société. Elle a des conséquences majeures sur les organisations, sur les modèles économiques, les compétences, etc. Elle est donc sociale par essence. Dans l’acronyme, la dimension sociétale est au fond première et prépondérante.

 

Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez entendu parler de RSE ?

C’était au début des années 1990, dans le sillage du Sommet de la Terre de Rio, le cabinet PwC (Coopers & Lybrand à l’époque) a élaboré en France une offre RSE à l’initiative d’un associé visionnaire, Thierry Raes.

Nous avons été précurseurs. C’était un combat … Les expertises sur le sujet étaient embryonnaires et les cabinets pas du tout attendus sur ce terrain. Il a fallu se documenter, construire patiemment des compétences, convaincre des clients souvent sceptiques ou indifférents. Il n’existait alors ni marché, ni équipes dédiées. Le chemin parcouru en 30 ans est spectaculaire.

 

En quoi la RSE a-t-elle été importante dans votre action à la présidence de PwC ?

Pendant mes huit années à la présidence de PwC France et Afrique francophone, la RSE a occupé une place centrale dans la stratégie de la firme. Nous n’avons pas cessé de nous interroger sur notre contribution sociétale vis-à-vis de notre écosystème. Et nous avons été questionnés sans relâche par nos collaborateurs, notamment les plus jeunes. Quelle est notre utilité sociale ? Comment traitons-nous nos salariés ? Sommes-nous assez inclusifs et ouverts à la diversité ? Comment réduire notre empreinte carbone et renforcer notre impact sociétal … ? Autant d’interrogations, d’interpellations, qui nous ont permis de nous remettre en cause et de progresser.

 

Pouvez-vous évoquer un chantier spécifique en matière de RSE qui vous a particulièrement tenu à cœur ?

J’en citerai deux. D’abord, l’action en direction des jeunes.

Créer du lien social, faire société en donnant un avenir à tous est une préoccupation essentielle de notre temps. Mais c’est une ambition difficile à réaliser. Or, je considère que le rôle d’un cabinet comme PwC est de promouvoir la jeunesse. Nous recrutons et formons beaucoup de jeunes. Nous leur devons beaucoup. Ils représentent une force de transformation, ils nous aident en permanence à bouger les lignes. Ils sont notre énergie vitale !

Aussi avons-nous une mission particulière à leur égard. Il nous appartient aujourd’hui, dans cette société française à la fois plus ouverte et plus fracturée, de donner une chance à des jeunes aux profils éloignés des schémas classiques d’embauche. Nous devons aller dans les quartiers, faire confiance à des diplômés en sciences humaines, tabler sur des métiers créatifs et artistiques, etc.

Cela demande une adaptation du système, mais c’est une véritable nécessité liée à un objectif d’inclusion et à l’élargissement des métiers du conseil … Donc à l’impératif d’aller chercher des compétences plus diversifiées.

Je m’y suis engagé chez PwC mais aussi en tant que président de la F3P (NDLR : Fédération Française des Firmes Pluridisciplinaires, qui regroupe les plus grands cabinets d’audit et de conseil), animé par la conviction que la diversité est une richesse. Il faut consacrer beaucoup de temps, de pédagogie et d’énergie à combattre des préjugés et des biais inconscients pour qu’elle soit acceptée au sein d’écosystèmes très traditionnels dans leurs modes de sélection.

Il existe un autre combat essentiel : celui de la diversité hommes / femmes. Nous avons beaucoup progressé dans ce domaine. Nous avons mis en place un programme de mentorat, nommé « Seed », pour lutter contre le plafond de verre et faire fructifier les talents féminins. Vérifier à tous les niveaux que règne une stricte égalité salariale entre les sexes, faciliter les évolutions de carrière et l’équilibre de vie personnelle et professionnelle. A tous ces niveaux, nous sommes allés bien au-delà de ce à quoi la loi oblige mais Il reste encore beaucoup d’actions à mener comme la progression du nombre des femmes associées qui reste insuffisante.

 

On parle là d’un Big Four, mais en quoi la RSE concerne-t-elle tous les experts-comptables, petits et moyens cabinets aussi bien que grands réseaux ?

La RSE concerne tout le monde ! Les clients comme les collaborateurs nous y incitent. Il devient problématique pour un cabinet d’expertise comptable, quel qu’il soit, de ne pas s’y impliquer. Le temps est venu de prendre au sérieux le « S », à commencer par ses propres ressources humaines.

Car la première richesse d’un cabinet, loin devant la technique ou les systèmes, ce sont ses hommes et ses femmes, mobilisés, engagés à avancer au côté de leurs clients. La forte pression, les délais intenables, les horaires dévorants, la hiérarchie stricte, tout cela, les nouvelles générations s’en détournent. Les équilibres entre vie privée et professionnelle ont considérablement évolué et il est clair que les collaborateurs et même chez nous les associés jeunes ne sont plus prêts à certains sacrifices. Cela change la donne, d’autant plus que le métier d’expert-comptable, basé sur la sous-traitance de transactions comptables en cabinet, est lui-même en train de muter en raison de l’automatisation des flux et des traitements comptables. La conséquence est une transformation des compétences au sein des cabinets, une montée en puissance du service personnalisé aux clients (avec une rémunération appropriée !) … et la nécessité d’une plus étroite participation des collaborateurs dans la valeur ajoutée donnée et perçue par le client.  La tâche est immense et enthousiasmante pour tous les cabinets.

Être une entreprise qui privilégie son rôle, l’impact de ses équipes et l’évolution de ses savoir-faire face à la transformation des attentes de ses clients n’est pas réservé aux grands cabinets, c’est l’affaire de tous !

 

Diriez-vous que l’expertise comptable est une activité sociale par essence ?

Je le pense. D’abord, ce n’est pas un métier de caste. L’ascenseur social y est une réalité. C’est une école professionnelle qui offre des opportunités à tous les niveaux. De plus, c’est une activité qui donne du sens à la matière technique que l’on traite. C’est un métier relationnel. Chacun peut trouver l’épanouissement comme chef d’entreprise ou conseil de dirigeant, comme entrepreneur ou manager d’équipe. La comptabilité est un moteur pour l’économie d’entreprise. Elle impacte la marche des affaires, et plus largement l’évolution de la société. La responsabilité sociale de l’expert-comptable est une notion fondamentale à laquelle j’adhère profondément.


Rester informé

Recevoir gratuitement la newsletter Cegid

S'abonner