Le cabinet libéré, mythe ou réalité ?

Popularisée par les ouvrages d’Isaac Getz, la notion d’entreprise libérée a gagné ses lettres de noblesse tout en suscitant d’intenses controverses. Effet de mode et simple posture, ou bien une véritable révolution managériale, permettant de libérer toutes les énergies au sein des organisations ? Le débat demeure ouvert. Le monde du chiffre en a pris sa part, certains cabinets se revendiquant d’être « libérés. » Qu’est-ce que cela veut dire ? Jusqu’où l’être et comment le devenir ?

En 2009, dans un article qui fit date, Isaac Getz théorisa le concept d’entreprise libérée[1]. La même année, il publie avec Brian Carney un livre intitulé Freedom, Inc.[2]. Succès retentissant. L’ouvrage conceptualise des expériences de transformation managériale et propose une nouvelle philosophie de leadership et d’organisation. Il définit l’entreprise libérée comme « une organisation qui permet aux salariés la liberté et la responsabilité complète d’entreprendre toute action pour réaliser la vision de l’entreprise ». Enfin libres ? Pas si simple …

 

Liberté encadrée

Car la liberté n’est jamais absolue. Tout particulièrement pour un cabinet d’expertise-comptable. On ne peut pas déléguer son pouvoir de signature des comptes à un collaborateur non habilité. Pas plus qu’on ne peut se « libérer » de la déontologie professionnelle, des normes d’exercice, de l’obligation d’être inscrit au tableau et d’acquitter ses cotisations à l’Ordre, et d’une façon générale de la réglementation issue de l’ordonnance de 1945 ….

Inutile de préciser qu’il est également inenvisageable de « s’émanciper » des normes et principes comptables ainsi que des règles sociales et fiscales en vigueur, ou de les appliquer selon ses envies et son libre-arbitre !

Qu’il s’agisse d’audit légal ou d’expertise-comptable, la hiérarchie au sein du cabinet peut notablement être assouplie, mais pas disparaître. Responsabiliser les collaborateurs, les aider à gagner en autonomie, déléguer au maximum, adopter un mode de management aussi horizontal et participatif que possible, oui ! Mais dans les limites qui s’imposent à une profession … réglementée.

 

Libérer pour quoi faire ?

La notion de libération du cabinet peut prendre très concrètement la forme d’un assouplissement du cadre de travail quotidien pour l’adapter aux besoins de chacun.

Nombreuses sont les structures qui ont supprimé les horaires obligatoires.

Je n’impose pas d’horaires. Ce qui compte, c’est que la tâche soit accomplie. Peu importe comment. A tel point que l’on ne recense plus les temps passés dans nos missions, quitte à ne pas facturer des dépassements

Olivier Salustro,

Ancien président de la CRCC de Paris, et fondateur du cabinet éponyme spécialisé en conseil financier.

Il relève que cette tendance à la libéralisation du cadre horaire – et ce faisant à une forme d’assouplissement non seulement du fonctionnement des structures, mais aussi du calcul des honoraires – s’est accentuée depuis la crise Covid, pendant laquelle l’autonomisation des collaborateurs a enregistré un coup d’accélérateur spectaculaire.

Même son de cloche chez Incityz, cabinet indépendant de 450 personnes.

Nous avons fait le choix de devenir une entreprise libérée. Il n’y a plus de nombre officiel de jours de congés, chacun tient le compte de son temps de travail et travaille quand il veut, du moment qu’il remplit ses objectifs.

Elvire Sekloka,

Associée du cabinet Incityz

Libération rime avec automatisation

On pourrait dire que le cabinet libéré est celui où les équipes sont encore plus attendues sur les résultats mais moins sur les process. Il a vocation à libérer les énergies et la créativité. Notamment en se libérant des tâches répétitives et peu ou pas créatrices de valeur. Ce qui passe notamment par l’automatisation, et donc par un investissement dans la technologie.

Simplification de la gestion des projet, travail collaboratif, accessibilité de tous à l’ensemble des informations de l’entreprise (parfois jusqu’aux sujets de rémunération et aux résultats financiers), autoévaluation, réinvention « à la carte » des rôles de chacun, etc., constituent autant de pratiques constitutives du cabinet libéré.

Le cabinet libéré repose sur des outils (informatique, bureautique, IA …), mais aussi sur un état d’esprit et des valeurs : confiance, transparence, respect mutuel… Il permet alors de cultiver l’esprit entrepreneurial et la participation à la stratégie du cabinet, moteur d’engagement et de fidélisation.

Régulièrement, nous lançons de nouveaux projets : nouvelle offre de service, refonte du site Internet… Chaque collaborateur qui le souhaite peut y prendre part, même si cela sort un peu de sa fiche de poste initiale.

Diane Berthet,

DRH chez DBA

Cerise sur le gâteau : l’intéressement aux résultats, voire une distribution des parts du capital : « Sur 450 collaborateurs, une centaine au moins ont le statut d’associés et perçoivent des dividendes en fin d’année », précise Elvire Sekloka.

Pour devenir un cabinet libéré, il faut aussi libérer … les cordons de la bourse !

 

Des freins à prendre en compte

On l’a dit, le cadre légal et les principes de l’exercice professionnel limitent les marges de manœuvre dans le processus de libération. Frein ou ceinture de sécurité ?

Mais il existe d’autres obstacles. Olivier Salustro rappelle qu’on a affaire à « une profession génétiquement libérale, avec du chacun pour soi ». Mettre en commun l’ensemble des compétences n’est pas forcément une évidence. Cela suppose une réflexion sur la création et le partage de la valeur. Et une bonne dose d’intelligence collective.

Et puis tout le monde ne veut pas forcément être libéré ! Question d’âge, d’expérience ou de tempérament… Ancien Président de PwC, Bernard Gainnier a beaucoup œuvré pour  et développer la transversalité et la co-construction. Il affirme néanmoins :

Il ne faut pas s’imaginer que tous les collaborateurs réclament de l’autonomie et aspirent à l’innovation. Ils veulent d’abord un job, ils ont besoin de se référer à un cadre, à des règles, à des processus. Les jeunes collaborateurs de PwC veulent d’abord être formés, coachés, soutenus. La soif d’autonomie et d’innovation se manifeste après.

Bernard Gainnier,

Ancien Président de PwC

Le cabinet libéré ne marque pas la disparition des process, des reportings, des règles du jeu. Mais bien leur adaptation et leur remise en question permanente. Avec une nécessité accrue de composer, de négocier, de gérer les différences. Libéré, délivré, le cabinet du 21e siècle ?

[1] ‘freedom-form company’ – Liberating leadership : How the initiative-freeing radical organizational form has been successfully adopted, California Management Review.

[2] traduit en France sous le titre Liberté & Cie


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