Le métier d’expert-comptable est-il voué à disparaitre ?

La profession comptable n’échappe pas aux interrogations existentielles. Pour quelles raisons ? Quels sont les facteurs qui la mettent en danger aujourd’hui ? Qu’est-ce qui va changer la donne ?

Quand l’étude sur les conséquences de l’automatisation conduite par l’université d’Oxford est parue en 2014, la consternation avait été grande de lire que la profession d’expert-comptable[1] avait 95 % de chances de disparaitre d’ici 2040. En une génération !

Ainsi, l’on aurait suivi un cursus de huit ans – cinq années d’études, trois de stage – pour se retrouver menacé d’extinction au même titre que les caissiers, les manutentionnaires, les secrétaires et les rhinocéros blancs ? L’inscription au tableau de l’Ordre, le serment, le code de déontologie, les normes professionnelles, les contrôles, l’obligation de formation…, tout cela n’empêcherait pas les professionnels du chiffre de devoir choisir entre la reconversion ou la faillite ?

Le métier d’expert-comptable serait-il voué à disparaître ?

 

Oui, le métier d’expert-comptable va disparaître si le combat cesse faute de combattants 

Une enquête menée fin 2018 par le cabinet Denjean & Associés auprès de 450 représentants de la profession montrait que près de 30 % des étudiants et professionnels de l’expertise-comptable pensent quitter ce métier avant l’âge de la retraite, dont les trois-quarts avant l’âge de 45 ans. Ce que confirme aujourd’hui Romain Lemaire, président de Belles-Vues Finances[2] : « Je vois des experts-comptables de 45 ans, sous pression, épuisés d’avoir partagé le stress de leurs clients, quelquefois au bord du burn-out. Ils veulent changer de vie. Le plus souvent, le moteur c’est le ras-le-bol ; le métier qu’ils pratiquent ne leur plait plus, les honoraires sont tirés vers le bas, l’administratif est de plus en plus chronophage… sans oublier les difficultés pour gérer les ressources humaines ! ».

Même constat du côté des formations. « Malgré les multiples ponts qui existent entre les écoles de commerce et l’expertise-comptable, les étudiants se font rares dans la spécialité », déclarait de son côté Fabien De Geuser, Professeur de finances d’entreprise à l’ESCP Europe. Pascal-Castanet, vice-président du CROEC d’Occitanie, renchérissait en parlant des futurs collaborateurs : « les classes ont du mal à être remplies et il y a un déficit de jeunes dans cette filière[3] ».

Trop d’heures, trop de pression, trop de complexités, trop peu de glamour : le cocktail parait amer. La profession n’est plus aussi attractive. Un comble quand on sait que les entrepreneurs n’ont jamais eu autant besoin de ses conseils !

 

Oui, si la rentabilité continue à décliner 

S’il reste des cabinets très rentables, ce n’est plus un cas général. Le ratio moyen de marge d’exploitation sur chiffre d’affaires est passé de 12% en 2008 à 8,5% en 2018. Les charges fixes continuent d’augmenter, et l’inflation des salaires est proportionnelle à la rareté des candidats.

Quel sera l’impact des déclarations de TVA pré-remplies grâce à la facture électronique ? Dans un métier qui réalise encore entre 60 et 70 % de son chiffre d’affaires dans les missions liées au déclaratif fiscal, il y a, à l’évidence, du souci à se faire. Sans compter que beaucoup d’entrepreneurs ne voient guère de valeur dans le réglementaire, et que les offres à prix cassés tirent les prix des missions traditionnelles vers le bas.

L’expert-comptable est, lui-aussi, un entrepreneur, un patron de PME. La rentabilité de son cabinet est indispensable pour pérenniser son activité… et la valeur de ses parts.

 

Lire aussi : Experts-comptables : coûts à la hausse, tarifs à la baisse, peut-on échapper à l’effet ciseaux ?

Oui, si l’on ne s’adapte pas assez vite à l’ère digitale 

Pour surmonter ces difficultés, l’automatisation apparait à beaucoup comme la meilleure solution. Il est grand temps. Car les nouveaux entrants – low-cost, banques, éditeurs de logiciels etc, en ont fait leur arme de guerre, et c’est bien sur l’IA et le Big Data que comptent ces disrupteurs pour continuer à prendre des parts de marché…

C’est au tour des experts-comptables d’apprendre à tirer le meilleur des outils métiers dopés à l’intelligence artificielle, capables d’améliorer sans cesse le service rendu en apprenant de leurs erreurs – le fameux machine learning. Encore faut-il choisir le chemin le plus approprié pour son cabinet et sa clientèle. Et surtout, faire évoluer ses process et son organisation du travail en conséquence, en ne perdant en route ni collaborateurs ni clients.

Oui, si pas assez d’efforts sont consacrés à la formation

 Les professionnels ont bien conscience que la formation est incontournable. 2 cabinets sur 10 ont consacré entre 2 et 5% de la masse salariale à la montée en compétence des collaborateurs, et plus d’un sur dix a même dédié plus de 5% de sa masse salariale à la formation[4]. Mais on est loin du compte.

La formation constitue une condition sine qua non de la résilience de la profession. Faute d’attractivité, les cabinets ne peuvent pas compter sur le recrutement pour tirer leurs services vers le haut. Or l’expert-comptable ne peut plus y être le seul à produire des conseils et des missions spéciales. La demande croissante de la part des clients le forcerait à travailler encore plus, pendant que l’automatisation ferait baisser l’activité de ses collaborateurs ! Le tout sans que la valeur patrimoniale en profite, intuitu personae oblige.

La seule solution consiste à former ses équipes pour faire évoluer leur métier vers l’explication, la proposition, le conseil, et à améliorer leur capacité de management d’un assistant virtuel – l’intelligence artificielle. Un projet de longue haleine, à construire avec méthode… et à commencer tout de suite.

Oui, si on se pense protégé par la prérogative d’exercice 

 On peut penser que la prérogative d’exercice ne présente qu’un risque mesuré d’être questionnée par le législateur. Alain Griset, ministre des PME, l’a récemment rappelé : « L’existence des professions réglementées n’est pas remise en question. Et il complétait : L’évolution est due aux mutations technologiques. ».

En d’autres termes : prérogative ou pas, les points d’intérêt de la profession doivent se porter sur les conditions de son marché : besoins clients, outil de travail, ressources humaines, concurrence, nouveaux services (data, mandat payeur ou autre).

 

Non : le cabinet ne meurt pas, il se transforme

En 2020 Antoine de Riedmatten, le président d’In Extenso, déclarait : « Notre rôle va clairement évoluer vers des tâches de contrôle et de conseil et aller vers une offre full services »[5]. Le mouvement est engagé. Il passe par la libération du temps consacré à la collecte et à la saisie, pour l’investir dans des travaux mieux valorisés. Encore faut-il avoir la bonne stratégie pour préparer son cabinet à cette transformation.

De plus en plus de cabinets ont décidé d’automatiser la tenue des comptes, avec des résultats sensationnels en termes de reconnaissance et d’affectation. L’IA accélère la révision. La data visualisation permet d’éclairer les entrepreneurs avec des tableaux de bord lisibles et adaptés à leur activité. Et de nombreux services SaaS mettent en capacité d’offrir, sans ressaisie, des services comme la gestion des notes de frais, le juridique, ou l’assurance-crédit. De quoi devenir l’expert-comptable que l’on avait rêvé d’être ?

 

Sénèque disait : « la vie ne consiste pas à attendre que les orages passent, mais à apprendre comment danser sous la pluie » [6]. Le métier d’expert-comptable n’est pas voué à disparaître, il a l’opportunité de trouver une nouvelle dimension. A saisir sans attendre !

 

 

[1] Chartered and certified accountants

[2] Palme d’Or 2020 et 2021 du meilleur cabinet de transmission par la Profession du Chiffre.

[3] Hérault Tribune, 16-09-2021

[4] Baromètre BVA – 30-09-2021

[5] https://www.lesechos.fr/pme-regions/actualite-pme/inquiets-pour-leur-avenir-les-experts-comptables-se-projettent-en-consultants-1180431

[6] Philosophe et homme d’État romain du 1er siècle


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